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La Mène du Diesel

Washington a menacé de couper ses exportations de diesel si l'Europe n'ouvrait pas ses réserves d'urgence ; le 2 octobre, après un appel avec Trump et une visioconférence du G7 présidée par Macron, les alliés ont accepté de libérer 100 millions de barils. Une mène jouée avec du carburant au lieu de boules.

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La Mène du Diesel

Il y a une mène à la pétanque que tout le monde a jouée et que personne n’aime : celle où l’adversaire cesse de jouer le cochonnet et commence à vous jouer, vous. Il ne peut pas atteindre votre boule, alors il vise votre main — la menace du prochain jet, la promesse du carreau, la pression exercée non sur le terrain mais sur le lanceur. Jeudi soir 1er octobre, Washington a visé la main de Paris. Ouvrez vos réserves d’urgence de diesel, disait le message, ou nous coupons le diesel que nous vous vendons. Vendredi après-midi, les réserves étaient ouvertes.

L’accord est venu vite, à l’aune de ce genre de choses. Le président Trump s’est entretenu avec le président français Emmanuel Macron jeudi soir, puis avec les autres dirigeants du G7 vendredi matin. Macron a convoqué une visioconférence des dirigeants du G7 vendredi, et la France a annoncé ensuite que les alliés puiseraient dans leurs stocks : 100 millions de barils sur quatre mois, à effet immédiat, coordonnés par l’Agence internationale de l’énergie — dont, précisait le communiqué, une « libération substantielle de diesel concentrée sur les vingt premiers jours ». Trump a proclamé la victoire sur Truth Social comme il proclame tout : « L’Europe vient d’accepter de libérer une quantité massive de son diesel lourdement stocké. Le processus commence immédiatement. »

La pression qui a produit l’accord était un pur tir. Pendant des jours, Washington avait fait pression sur l’Europe — et surtout sur la France et l’Allemagne, que les responsables américains estimaient en retard sur leurs engagements antérieurs de puisage dans les stocks d’urgence — avec un ultimatum : ouvrez les réserves ou affrontez une possible interdiction américaine d’exporter du diesel. Le secrétaire à l’Énergie Chris Wright a appelé ça de la confiance ; le secrétaire au Trésor Scott Bessent a appelé ça de l’équité. « L’Amérique fait sa part », a écrit Bessent jeudi, rappelant que les États-Unis avaient déjà libéré 172 millions de barils de pétrole dans le cadre d’un accord de mars entre membres de l’AIE. « Nous attendons de nos alliés qu’ils traduisent leurs engagements en actes. » Son collègue était plus direct : les agriculteurs, les routiers et les entreprises américains, disait-il, « ne devraient pas porter seuls le fardeau d’une pénurie mondiale de diesel ».

Il vaut la peine de s’arrêter sur l’anatomie de cette menace particulière, car c’est un tir d’une élégance inhabituelle. L’Europe est importatrice nette de diesel. Elle est devenue plus dépendante du carburant américain après avoir banni les importations russes à la suite de l’invasion de l’Ukraine, et la guerre américaine contre l’Iran, qui dure depuis sept mois, a encore resserré les approvisionnements du Moyen-Orient. La Russie a prolongé son interdiction d’exporter du diesel jusqu’à fin octobre. Les raffineurs chinois ont suspendu leurs exportations de carburant d’octobre pour regarnir leurs stocks intérieurs. Autrement dit, Washington a menacé de retenir le seul carburant que l’Europe ne peut pas facilement remplacer, depuis le seul fournisseur qu’elle ne peut pas facilement remplacer. Un tireur vise la boule qui compte. Celle-ci visait la boule qui compte.

Les chiffres expliquent la nervosité générale. Le diesel coûtait en moyenne 6,37 dollars le gallon vendredi à l’échelle nationale, selon l’AAA — en baisse par rapport aux 6,50 dollars de la semaine précédente, mais contre 3,70 dollars un an plus tôt. L’essence ordinaire s’établissait à 4,40 dollars le gallon, en recul de plus de neuf cents sur une semaine. Le Brent pour livraison en décembre a cédé 2,5 % vendredi matin pour passer sous les 100 dollars le baril ; le brut texan WTI a chuté de près de 4 %, autour de 89 dollars. Ce sont les chiffres d’un marché qui expire — les prix baissent à la seule rumeur d’une libération, avant qu’un seul baril ait bougé. Le tir, une fois de plus, fait le lancer avant le lancer.

La réponse européenne à l’ultimatum avait sa propre saveur française. Quelques heures avant l’accord, la Commission européenne a publiquement rejeté l’idée même d’une interdiction américaine d’exporter. « Une interdiction ne profiterait à personne », a déclaré la porte-parole de la Commission Anna-Kaisa Itkonen lors d’un point presse. « Elle minerait notre confiance dans les États-Unis comme partenaire fiable. » Voilà la réponse du pointeur — pas de cris, pas de contre-menace, juste le placement tranquille d’un principe sur le terrain : un partenaire fiable ne fait pas le blocus de ses amis. Que le principe survive à la mène est une autre question. Il a été placé ; il a été suivi, de façon assez visible, d’une obéissance.

Car ne nous y trompons pas : l’Europe a obéi. La libération de 100 millions de barils est réelle, concentrée en début de période, coordonnée. La France, qui selon Reuters avait proposé que les pays de l’UE libèrent 50 millions de barils de diesel, les membres de l’AIE ajoutant 50 millions de brut, a présidé la visioconférence et annoncé le puisage. Pour Paris, il y a une certaine logique à tenir le rond : si les réserves doivent s’ouvrir, mieux vaut que ce soit la France qui les ouvre plutôt que Washington qu’on voie les forcer. Le pointeur qui place sa propre boule exactement là où le tireur l’exigeait peut au moins prétendre que le terrain est encore le sien.

Un tir qui vise votre main reste un tir. La question est de savoir si vous déplacez votre boule — ou si vous le laissez tirer.

Le calendrier derrière tout cela est le détail le plus américain de l’affaire. Les élections de mi-mandat ont lieu en novembre, et le diesel est le carburant de trait de l’économie américaine — camions, tracteurs, trains de marchandises, saison des récoltes, saison du fioul domestique. Chaque centime sur le prix du diesel est un centime sur tout ce que le diesel transporte. Trump a passé la semaine à vanter une possible interdiction d’exporter comme moyen de gonfler les approvisionnements intérieurs et de faire baisser les prix, et la libération européenne est, du point de vue de Washington, le même résultat sans le désordre d’une vraie interdiction. La menace était la politique. La menace a fonctionné. Qu’elle ait bien fonctionné — qu’un allié contraint soit un allié fiable — c’est la partie de la mène que personne ne veut encore mesurer.

C’est le problème quand on joue le joueur au lieu du cochonnet. Ça gagne des mènes. Ça met aussi fin à des amitiés, ou du moins ça les réarrange. Bruxelles a passé ces dernières années à se doter d’un instrument anti-coercition précisément pour des moments comme celui-ci — un mécanisme juridique pour répondre à la pression économique par la pression économique — et l’avertissement de la Commission sur la confiance n’était pas une rhétorique creuse. L’Europe a drainé ses réserves cette semaine parce que Washington l’exigeait. L’hiver prochain, si les réserves sont maigres et le Moyen-Orient toujours en feu, l’Europe se souviendra de qui tenait la main qui vidait.

Notez la symétrie avec ces dernières semaines de la relation. Washington alterne le pointeur et le tireur depuis l’automne : la menace de droits de douane à 100 % sur le vin français (pur tir, visant Bordeaux pour faire bouger Paris), puis l’ultimatum sur le diesel (pur tir, visant les pompes pour faire bouger le G7). La France, elle, continue de répondre par le placement — la taxe numérique qui ne bouge pas, les amendes qu’elle appelle une manne, la visioconférence qu’elle préside. Deux styles, un terrain, et le gravier qui continue de se déplacer.

Pour l’instant, la mène est terminée et on peut mesurer. Cent millions de barils, quatre mois, vingt jours pour la première grosse coulée. Les prix baissent déjà sur la seule annonce. Les réserves se regarniront, un jour, au prix que le marché demandera alors. Et quelque part à l’Élysée, quelqu’un fait le calcul que tout joueur de pétanque connaît par cœur : quand votre adversaire gagne la mène en menaçant votre main, vous avez perdu les points — mais vous avez appris exactement comment il joue. La prochaine mène commence avec ce savoir. C’est toujours ainsi.

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