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La mène interminable

Le filibuster est une mène de pétanque où personne ne tire : des points sans fin, aucun tir, et un cochonnet que nul n'a le droit d'atteindre.

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La mène interminable

Chaque mène est censée se terminer. Les boules sont lancées, les points sont comptés, quelqu’un inscrit le score dans la terre avec un bâton, et une nouvelle mène commence. Mais imaginez une mène où une équipe refuse simplement de tirer — où elle continue de pointer, doucement, sans fin, plaçant boule après boule dans la direction générale du cochonnet sans jamais essayer de gagner le point. Le soleil se couche. Le pastis tiédit. Personne ne rentre.

C’est le filibuster : la mène interminable de la démocratie américaine.

Le mécanisme est du pur esprit pointeur. Un sénateur prend la parole et parle — de tout, longuement, avec une grande courtoisie — et tant que le discours continue, la mène ne peut pas se terminer. Aucun vote ne peut avoir lieu. Aucun point ne peut être marqué. Les boules de l’opposition restent là, parfaitement placées, pendant que l’horloge est pointée jusqu’à soumission. C’est l’obstruction comme placement : ne jamais frapper l’argument adverse, juste s’assurer que la mène ne finit jamais.

La France a sa version, jouée avec un drame bien gaulois. L’obstruction parlementaire — des milliers d’amendements déposés comme des boules lancées une à une dans le cercle, chacun parfaitement légal, chacun achetant une heure de plus. La navette, le texte faisant l’aller-retour entre les chambres comme un cochonnet qu’on ne laisse jamais atterrir. Et puis, quand le gouvernement se lasse du jeu, le 49.3 : le carreau constitutionnel, le lancer décisif unique qui vide le terrain et termine la mène par décret.

Les deux systèmes ont découvert la même vérité sur le jeu. Une mène qui ne finit jamais est une mène que personne ne peut perdre. Le filibuster est l’art de perdre assez lentement pour que la défaite n’arrive jamais officiellement ; le 49.3 est l’art de gagner si brusquement que personne n’a le temps de regarder. L’un est un dink qui ne s’arrête jamais. L’autre est un carreau lancé par l’arbitre.

Le filibuster pointe pour toujours. Le 49.3 tire une fois. Les deux ont peur du score.

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