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Les couvre-feux et le vote

L'Assemblée se prononce aujourd'hui sur le volet recettes du budget 2027 pendant que les villes de France se remettent des pires violences urbaines depuis des années — et des couvre-feux réservés aux mineurs entrent dans leur deuxième nuit.

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Les couvre-feux et le vote

La France fait deux choses en même temps aujourd’hui, et elles ne vont pas ensemble. L’Assemblée nationale vote cet après-midi sur le volet recettes du budget 2027. Et une deuxième nuit de couvre-feux commence à Paris, Lyon, Lille, Bordeaux et Nice — des couvre-feux pour mineurs, décidés ville par ville, imposés après un week-end qui a été le pire épisode de violences urbaines depuis des années.

Deux histoires séparées. La question est de savoir si elles le restent.

Le week-end a commencé en manifestation et fini en désastre. Samedi, environ un demi-million de personnes ont défilé dans toute la France contre la vie chère et l’état de l’école. Les racines sont anciennes : depuis mi-septembre, les établissements de Créteil dénoncent des bâtiments délabrés et des pénuries d’enseignants, et le mouvement s’est étendu à tout le pays. Les cortèges eux-mêmes étaient, de l’avis général, massivement pacifiques.

Samedi soir ne l’était pas. Émeutes et pillages à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux. Environ 2 400 arrestations. Près d’un millier de membres des forces de l’ordre blessés. Au moins deux morts, et des blessés graves. Quelque 3 000 commerces dégradés ou pillés. À Limoges, le toit et l’horloge de l’hôtel de ville se sont effondrés dans un incendie. Place Vendôme, des boutiques attaquées. À Marseille, la boutique officielle de l’OM pillée. Lundi, le Louvre est resté fermé après le blocage de ses accès par des manifestants.

Le Medef a prévenu que les dégâts allaient au-delà des vitrines brisées : c’est la confiance elle-même qui est en jeu.

La riposte du gouvernement a été rapide et sur deux fronts. Lundi, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé des couvre-feux « localisés » et « partiels » : première nuit à Paris — secteurs place de la République et des Halles — plus Lyon, Lille, Bordeaux et Nice. Réservés aux mineurs, décidés localement par les maires et les préfets, et Lecornu a prévenu que de nouveaux couvre-feux suivraient mardi si nécessaire. Il n’a pas écarté l’état d’urgence. L’entourage d’Emmanuel Macron a confirmé qu’il avait été « envisagé, non décidé ».

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a proposé sa démission à deux reprises ce week-end, reconnaissant des défaillances dans la préparation et le renseignement. Macron l’a refusée — et a ordonné une « transparence totale » sur ce qui a raté. Soixante mille policiers et gendarmes avaient été déployés samedi. Nuñez a reconnu que cela n’avait pas suffi. Lundi, 200 enquêteurs ont été affectés à l’exploitation des images de vidéosurveillance, Marseille a interdit tout rassemblement de midi à 20 heures, et un fonds de soutien financier ainsi qu’un dispositif de chômage partiel ont été annoncés pour les commerces saccagés. Le match de Ligue des champions PSG–Barcelone prévu mardi soir à Paris aura bien lieu.

Macron s’est adressé à la nation dimanche soir avec une formule qui a fait la une : « Ceux qui ont détruit doivent payer. » Puis il a quitté le pays — une tournée de trois jours dans le Golfe, Koweït, Émirats arabes unis, Bahreïn, Qatar, officiellement pour sécuriser les approvisionnements en carburants et faire baisser les prix à la pompe. Ses détracteurs y ont vu une absence en pleine crise.

Aujourd’hui, l’Assemblée se prononce sur le volet recettes du budget 2027 dans ce qu’on appelle un vote solennel. Le budget de la Sécurité sociale sera débattu du 20 au 26 octobre, vote le 27. Le vote final sur l’ensemble du texte est prévu le 17 novembre. La date butoir constitutionnelle est le 10 décembre. L’Assemblée cessera de siéger le 28 février 2027, en vue de l’élection présidentielle d’avril.

L’objectif du gouvernement : ramener le déficit de 5,4 % à 5 % du PIB. La dette publique avoisine 119 % du PIB. Et les marchés regardent la rue. Lundi, le rendement de l’OAT à dix ans a bondi de 13 points de base à 4,9 % — la plus forte hausse en une séance depuis fin septembre, du jamais vu depuis 2002. L’écart avec le Bund allemand s’est creusé à 146 points de base. La Banque centrale européenne se réunit le 29 octobre. Les États-Unis, la Chine et l’Allemagne ont émis des avis aux voyageurs pour la France.

L’arithmétique de l’hémicycle est fragile. Les 122 députés du Rassemblement national sont les faiseurs de rois : ils ont fait échouer la motion de rejet 236 voix contre 149, et la ligne des 30,9 milliards d’euros de contribution européenne est passée 111 à 93, avec le RN et La France insoumise opposés. LFI menace d’une motion de censure si le gouvernement dégaine le 49.3. Les syndicats ont appelé à une mobilisation générale le 5 novembre, et les routiers menacent de bloquer Paris le 21 octobre contre le prix du carburant.

Écoutez les deux camps, et ils racontent deux week-ends différents.

La version du gouvernement tient en trois points. Les violences sont le fait de pillards et d’agitateurs « d’ultra-gauche » accrochés à une manifestation légale pour la détourner. L’immense majorité a défilé pacifiquement — les autorités le martèlent — et les criminels sont une affaire distincte des marcheurs. L’ordre d’abord : d’où les couvre-feux, d’où le « ceux qui ont détruit doivent payer » de Macron, d’où le refus de s’excuser pour les 60 000 policiers. Sur le budget, la ligne est celle de la nécessité. Le déficit doit baisser. La discipline budgétaire n’est pas une option quand les marchés obligataires affichent des niveaux inconnus depuis 2002 et que Bruxelles surveille les comptes.

La version de l’opposition tient en trois points aussi. Les violences ne sont pas tombées du ciel — elles viennent de la crise du pouvoir d’achat et d’écoles visiblement à l’abandon depuis des semaines. Le camp de Marine Le Pen associe son credo sécuritaire à un argumentaire de pouvoir d’achat : protéger les Français, faire baisser les factures, laisser la police faire son travail sans excuses. La gauche, elle, plaide la justice fiscale : le déficit est réel, mais la réponse est une fiscalité plus juste, pas davantage de sacrifices pour ceux qui ont défilé samedi. L’entourage de Jean-Luc Mélenchon va plus loin, avec sa plateforme de reprise de la dette par la banque centrale : la dette française pourrait être portée autrement — financée à la source plutôt que serrée sur les ménages.

Chaque récit a ses silences commodes. La posture sécuritaire du gouvernement ne dit pas grand-chose de ce qui a poussé un demi-million de personnes dans la rue. Le plaidoyer de justice fiscale de la gauche ne dit pas grand-chose de la manière de traiter un déficit de 5,4 % quand les marchés s’agitent déjà. L’argumentaire du RN ne dit pas grand-chose de l’arithmétique de ses propres promesses.

Les dégâts économiques, eux, sont déjà mesurables, et ce sont ceux qui survivent aux cycles médiatiques. Le fonds de soutien et le chômage partiel pour les commerces saccagés, c’est l’État qui paie les salaires là où le pillage a vidé les caisses. C’est la routine française après des émeutes, et c’est aussi un aveu de la gravité du préjudice commercial. L’avertissement du Medef sur la confiance ne porte pas sur les titres de la semaine ; il porte sur l’investisseur qui lit les rendements de lundi et se demande si la rue française ne devient pas un poste budgétaire récurrent.

Le tourisme est l’exposition plus douce mais bien réelle. Les avis aux voyageurs simultanés des États-Unis, de la Chine et de l’Allemagne, la France les voit rarement. Paris fin octobre n’est pas la haute saison, mais la capitale vit du tourisme toute l’année, et un Louvre fermé un lundi matin fait une mauvaise photo. La promesse que le match PSG–Barcelone aura bien lieu mardi soir dépasse le football : c’est le pari que la vie continue, retransmise à des millions de téléspectateurs, sous les projecteurs, alors que 60 000 policiers se sont révélés insuffisants samedi et que la question est de savoir si le dispositif de mardi fera ce que celui de samedi n’a pas fait.

Et derrière tout, le calendrier. La présidentielle est dans environ six mois, en avril 2027, et l’Assemblée cesse de siéger le 28 février. Chaque décision d’ici là se prend dans cette ombre. Le budget n’est pas qu’un budget ; c’est le dernier budget complet de ce quinquennat. Les couvre-feux ne sont pas que des couvre-feux ; c’est la réponse de ce quinquennat au désordre. La tournée de Macron dans le Golfe — Koweït, Émirats, Bahreïn, Qatar, approvisionnements, prix à la pompe — était conçue comme de la diplomatie. C’est devenu un test domestique : le président donne-t-il l’image d’un homme qui maîtrise le prix du carburant pendant que ses villes sont sous couvre-feu ?

C’est pourquoi l’argumentaire de l’opposition revient toujours au même point. Le RN affirme qu’un gouvernement incapable de protéger la place Vendôme ne devrait pas demander aux ménages d’accepter la rigueur. La gauche affirme qu’on ne sort pas d’une crise de légitimité par le budget. La réponse du gouvernement, c’est que ce sont des problèmes distincts qui appellent des solutions distinctes — l’ordre dans les rues, la rigueur dans les comptes — et que les confondre, c’est faire le jeu de ceux qui ont brisé les vitrines.

Reste le couvre-feu lui-même — le détail le plus contesté de tous. Réservé aux mineurs, décidé maire par maire, préfet par préfet. Le gouvernement plaide le ciblage et la proportionnalité : un outil dirigé vers la tranche d’âge la plus aspirée dans les pillages nocturnes, sans boucler des villes entières. La candidate écologiste à la présidentielle, Marine Tondelier, en dit autre chose : « Un couvre-feu ne peut pas être une réponse politique à une crise sociale. » Son point, et elle n’est pas la seule à le faire, c’est que les couvre-feux gèrent des symptômes. Ils ne réparent ni les salaires, ni les bâtiments scolaires, ni les prix du carburant.

C’est la tension au cœur de cette journée. Un vote budgétaire est une chose lente et procédurière — articles, amendements, votes solennels, délais constitutionnels. Un couvre-feu est rapide et visible. Le gouvernement tente les deux à la fois : rétablir l’ordre dans les rues tout en faisant voter un budget qui demande de la rigueur au pays. Le risque, c’est que les deux entrent en collision — que le vote de l’Assemblée soit lu à travers la fumée du week-end, et le week-end à travers le prisme du vote.

À surveiller : le chiffre du vote et l’écart. Qui a voté avec le gouvernement, et à quel prix. Si le 49.3 reste dans le tiroir ou en sort. Si les nouveaux couvre-feux tiennent la deuxième nuit sans nouveaux dégâts. Si les routiers exécutent leur menace de blocage du 21 octobre. Et si la rue et l’hémicycle restent deux histoires séparées — ou n’en deviennent qu’une.

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