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Le tir à cent pour cent
Washington menace d'imposer 100 % de droits de douane sur les vins et champagnes français pour faire tomber la taxe sur les géants américains du numérique — le plus gros tir d'une mène commerciale qui dure depuis 2019.

Il existe à la pétanque un coup que l’on ne voit presque jamais, parce qu’il viole l’étiquette du jeu : viser non pas la boule de l’adversaire, mais ce qu’il aime le plus — la bouteille sur la table à côté, le pique-nique, l’après-midi lui-même — pour qu’il déplace sa propre boule rien que pour vous faire cesser. Le 20 septembre, Washington a visé la bouteille. Cent pour cent de droits de douane sur tous les vins et champagnes venus de France, le prix doublé à la frontière du jour au lendemain, à moins que Paris n’abroge sa taxe sur Google, Apple, Meta et Amazon.
L’ultimatum était brutal : tuez la taxe sur les services numériques, ou c’est le vin qui paiera. Le prélèvement français de trois pour cent sur le chiffre d’affaires réalisé dans l’Hexagone par les plus grandes entreprises technologiques américaines est en vigueur depuis 2019. Pour un impôt, c’est un coup de pointeur — petit, précis, placé exactement là où l’argent atterrit — et il irrite Washington hors de toute proportion avec sa taille depuis sept ans.
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Le côté français du compte n’est pas petit. Les vins et spiritueux expédiés vers les États-Unis pèsent plus de deux milliards de dollars par an : à peu près une bouteille française sur cinq vendue dans le monde finit entre des mains américaines. Un droit de 100 % ne rogne pas ce commerce, il l’ampute. Les exportateurs français ont dénoncé une atteinte économique grave portée à un secteur déjà fragilisé par des récoltes en baisse et des droits existants, et les professionnels américains ont prévenu : flambée des prix pour le consommateur d’outre-Atlantique, et restructuration forcée des importateurs et distributeurs qui vivent de ce commerce.
Ce n’est pas la première mène. À la veille du sommet du G7 organisé en France en juin dernier, Donald Trump avait déjà brandi la même menace dans un entretien au New York Post, affirmant avoir personnellement pressé Emmanuel Macron de supprimer le prélèvement de trois pour cent. « Tout ce que [Macron] a à faire, c’est supprimer cette taxe sur les ventes, et il n’aurait pas cette pression », avait-il déclaré, ajoutant que sans geste de Paris, « je n’aurai pas d’autre choix que d’imposer 100 % de droits de douane sur tous les champagnes et tous les vins venus de France ». C’était le tir annoncé à l’avance — le tireur qui vous dit exactement quelle boule il s’apprête à pulvériser.
La réponse de Macron, sur TF1, était du pur pointeur : « Les droits de douane ne profitent à personne, surtout entre pays du G7. » Interrogé sur un éventuel recul, il avait répliqué : « Non, parce que ce n’est pas comme ça que ça marche. » Un pointeur ne retire pas sa boule parce que l’adversaire hausse le ton. Il s’accroupit plus bas, étudie le terrain, et place la suivante encore plus près du cochonnet.
Pour comprendre le terrain, il faut remonter à 2019. La France fut le premier pays au monde à instaurer une taxe sur les services numériques, et la fureur de Washington fut immédiate : enquête commerciale américaine, puis, dès décembre de la même année, menace de droits allant jusqu’à 100 % sur 2,4 milliards de dollars de produits français — vin, fromage, maroquinerie, porcelaine, le catalogue des incontournables de la francité. Les deux camps finirent par laisser courir les négociations fiscales mondiales, et en 2021 plus de 130 pays signaient un impôt mondial minimum de 15 %. Paris promit que sa taxe nationale disparaîtrait une fois l’accord mondial en vie. L’accord mondial boite depuis. La taxe française n’a jamais quitté le cercle.
C’est le propre d’une boule bien pointée : elle reste. La taxe numérique s’applique aux entreprises réalisant plus de 25 millions d’euros de chiffre d’affaires en France et 750 millions dans le monde, et elle aurait rapporté quelque 700 millions de dollars l’an dernier, très majoritairement ponctionnés sur les géants de la Silicon Valley. Sept ans de pointage, et la boule colle toujours au bouchon. Alors Washington est revenu à la seule réponse en laquelle il croit — le gros jet de fer, le droit de douane, le tir — et l’a braqué, une fois de plus, sur Bordeaux.
Puis, le 29 septembre, Paris a offert à Washington la munition parfaite. Le ministre français de l’Europe, Benjamin Haddad, est allé sur le plateau de France Info suggérer que l’Union européenne traite ses amendes contre les entreprises technologiques américaines comme, en somme, une source de revenus. L’amende antitrust de 4,6 milliards d’euros que Google a fini par payer en juillet, après avoir perdu son dernier recours dans l’interminable dossier Android, constituait « une nouvelle ressource propre pour l’Union européenne », a-t-il déclaré — « 4,6 milliards d’euros — qui devraient automatiquement faire baisser les contributions de tous les États membres » au budget européen. Il a prononcé le mot « aubaine » deux fois, avec une satisfaction visible. En termes de pétanque, il a ramassé la boule, l’a soupesée dans sa main, et annoncé à tout le terrain qu’il jouait pour la cagnotte.
La Maison-Blanche n’a pas manqué l’ouverture. Son porte-parole Kush Desai a dégainé un communiqué le jour même : « Le président Trump a sans équivoque mis en garde ses partenaires commerciaux contre l’imposition de taxes sur les services numériques, d’amendes et d’autres formes d’extorsion visant le secteur technologique américain, fleuron de l’Amérique. » Extorsion. Quand votre adversaire déclare à voix haute que les amendes sont une tirelire, le mot s’impose de lui-même.
Et le grand livre, derrière la rhétorique, est épais. Bruxelles a extrait quelque 11,7 milliards de dollars de pénalités du seul Google en près de vingt ans de dossiers antitrust, de vie privée et de fiscalité. En 2024, Apple a perdu une bataille judiciaire de huit ans quand la Cour de justice européenne l’a condamnée à reverser 13 milliards d’euros d’arriérés fiscaux à l’Irlande. Pour Washington, ce n’est pas de la régulation, c’est un racket avec du papier à en-tête. Pour Paris et Bruxelles, c’est simplement le règlement du terrain : si vous faites des affaires sur notre sol, vous jouez selon nos règles.
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Bruxelles, il faut le dire, entretient aussi son propre fer de tir. L’Union européenne s’est dotée ces dernières années d’un instrument anti-coercition conçu précisément pour des moments comme celui-ci — un mécanisme juridique permettant de répondre à la pression économique par la pression économique — et son répertoire classique de représailles est un tour d’Amérique pour connaisseurs : bourbon, motos, jeans, des marchandises choisies non pour leur poids commercial mais pour leur géographie électorale. Un tir peut se rendre. La question, comme toujours à la pétanque, est de savoir si répondre au fer par le fer améliore votre position ou ne fait qu’encombrer le terrain.
C’est ici que l’allégorie mérite son pesant de fer, car les deux capitales ne jouent même pas au même jeu. La France pointe. Son instinct, dans le commerce comme en tout, c’est le placement : la taxe précise, la directive soigneusement rédigée, l’amende calibrée à l’infraction — des boules nichées les unes après les autres autour du cochonnet de la souveraineté européenne. L’Amérique tire. Son instinct, c’est la frappe : le droit de douane, la sanction, l’annonce fracassante qui vide toute la donne. Le pointage accumule ; le tir tranche. Sept ans après le début de cette mène, aucun des deux styles n’a délogé l’autre — voilà pourquoi les jets ne cessent de grossir.
Notez aussi la cruauté particulière de la cible choisie. Un droit de douane ne peut pas abroger un impôt. Aucune taxe sur le champagne n’a jamais effacé une ligne du code général des impôts ; les deux instruments ne se touchent pas. Le tir vise donc délibérément la mauvaise boule — les vignerons de Bordeaux et de Champagne, les importateurs américains et les cartes des restaurants, le consommateur de l’Ohio qui paiera son bourgogne le double — dans l’espoir que la douleur remonte jusqu’à l’Élysée. C’est la logique de cour d’école du tir : frappez ce qu’ils aiment jusqu’à ce qu’ils déplacent ce que vous détestez.
Le gravier déplacé par ces jets est bien réel. Les producteurs français militent déjà pour faire baisser les 15 % de droits existants sur les vins et spiritueux à l’entrée des États-Unis, et ils le font avec des récoltes qui se réduisent derrière eux. Les importateurs américains envisagent de reconstruire leurs chaînes d’approvisionnement autour d’une guerre commerciale, et les buveurs américains s’apprêtent à payer l’addition. Plus tôt cette année, dans un dossier distinct, Trump a évoqué un droit de 200 % — un chiffre si énorme qu’il cesse d’être une politique pour devenir un geste, le tireur qui prend son élan avec tant de théâtre que tout le terrain s’arrête pour regarder.
Sous les tirs, la partie silencieuse continue — le dink de l’affaire. Les négociateurs des deux côtés décrivent des discussions en cours, tendues, sans issue : les petits coups, les placements prudents, le travail patient près du filet dont les journaux ne parlent jamais. Le statu quo des 15 % tient pour l’instant. Personne n’a encore dégainé le 100 % ; c’est la menace elle-même qui fait le jet. Au pickleball comme en diplomatie, le dink est le coup que l’on joue quand on veut rester dans l’échange sans rien offrir à smasher à l’adversaire.
Ce qui distingue cette mène de celle de 2019, c’est la franchise. La sortie « aubaine » de Haddad a brisé le quatrième mur de la régulation européenne : les amendes n’ont jamais été, officiellement, qu’une affaire de concurrence loyale et d’État de droit — jamais une question d’argent. Dès lors qu’un ministre les qualifie de ressource budgétaire en direct à la télévision, le récit américain — l’extorsion — s’écrit tout seul, et chaque amende future arrive déjà entachée. Un pointeur qui annonce qu’il joue pour la cagnotte vient d’indiquer au tireur exactement où viser.
Il y a aussi une dimension d’équipe que le tableau d’affichage masque. La France ne joue pas vraiment en simple ; elle est le pointeur désigné d’une équipe de vingt-sept. La taxe numérique était française, mais les amendes sont européennes, et la proposition d’Haddad convertirait la pénalité de Google en ristourne sur les cotisations de chaque État membre au budget de l’UE — toute l’escouade profite d’une seule boule bien placée. Washington, de son côté, défend ses champions comme une équipe défend son meilleur tireur : les géants de la tech sont des boules américaines, et les attaquer, c’est attaquer le camp.
Et puis il y a l’horloge. Un tir brandi est un actif qui se déprécie : chaque semaine où le 100 % reste sur la table sans être jeté, les marchés s’ajustent, les importateurs stockent, et l’effet de choc s’échappe comme l’air d’une boule crevée. Voilà pourquoi l’automne compte — la menace doit devenir jet ou devenir bruit de fond, et les deux capitales le savent. Les dinks des négociateurs s’accélèrent. Il faudra bien que quelqu’un entre dans le cercle.
Alors, à quoi ressemblerait un carreau dans cette partie ? Au coup qui ne se contente pas de marquer, mais qui remplace — celui après lequel plus personne ne se souvient de l’ancien argument. Ce serait peut-être l’impôt mondial minimum, enfin appliqué, qui substituerait discrètement à la taxe française un dispositif coécrit par Washington : la boule française retirée, la boule américaine posée exactement à sa place, tout le monde convenant que la position s’est améliorée. Ou peut-être l’inverse : un droit de douane si dévastateur que Paris découvrirait que la taxe numérique coûte plus qu’elle ne rapporte, et la retirerait avec un haussement d’épaules, comme si l’idée n’avait jamais été française.
Le pointeur place. Le tireur frappe. Le carreau remplace — et la galerie ne retient que l’amélioration.
Pour l’heure, le cercle est retracé et les deux joueurs y sont encore. Le cochonnet — un règlement praticable de la fiscalité de l’économie numérique, qui garderait le vin des alliés abordable et les entreprises des alliés responsables — gît au milieu du terrain, intact, rutilant, absurdement petit pour tout le fer qu’on jette autour de lui. Le prochain jet appartient à Washington. Tout le terrain regarde pour voir s’il visera le bouchon, ou encore la bouteille sur la table à côté.



