Pickleball
La Raquette Américaine au Gymnase
Le pickleball a traversé l'Atlantique dans un sac de tennis et atterri dans la salle polyvalente française : la Fédération française de tennis a pris la discipline en main en janvier, les licenciés se comptent par milliers, et les clubs de village convertissent leurs terrains. La France apprend le dink — à contrecœur, puis d'un coup.

Chaque mardi soir à Châtillon, dans la banlieue sud de Paris, la salle polyvalente se remplit d’un son qui n’existait pas en France il y a dix ans : le claquement sec et creux d’une balle en plastique sur une raquette pleine. Une trentaine de joueurs s’y retrouvent, semaine après semaine, des enfants de onze ans aux retraités — et le tout est organisé par le club de tennis de la ville, sous la houlette d’un président nommé Arnaud Balestra qui a découvert ce sport lors d’un voyage en Guadeloupe et décidé, à peu près sur un coup de tête, que son club en avait besoin. Le club a créé une section pickleball dédiée en 2024. Deux ans plus tard, la séance du mardi est une institution, et le club veut organiser deux tournois officiels cette saison.
Multipliez Châtillon par quelques centaines et vous obtenez l’histoire sportive la plus étrange de France cette année : le pickleball, le jeu le plus américain inventé depuis soixante ans — né sur l’île de Bainbridge, dans l’État de Washington, en 1965, d’un après-midi d’ennui et d’un terrain de badminton — a traversé l’Atlantique et colonise le gymnase français, une salle polyvalente après l’autre.
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La fédération adopte l’orphelin
Le tournant est venu le 2 janvier de cette année, quand la Fédération française de tennis a annoncé que l’État lui confiait la délégation officielle du pickleball en France. Il y avait eu une discrète lutte d’influence : la fédération de tennis et celle de badminton voulaient toutes deux ce sport, ce qui a un sens, puisque le pickleball est en quelque sorte leur enfant — le filet du tennis abaissé, le terrain du badminton emprunté, l’âme du tennis de table. La FFT l’a emporté, et avec ses 7 000 clubs, ses ligues et ses comités départementaux, elle a annoncé son intention d’« accélérer le développement du pickleball sur tout le territoire ».
À l’époque, le sport comptait environ 3 500 licenciés en France. Ce chiffre paraît modeste jusqu’à ce qu’on considère la pente de la courbe. Chaque semaine apporte un nouveau club de tennis qui ajoute le pickleball à son offre, un nouveau gymnase qui peint les lignes du petit terrain, un nouveau service municipal des sports qui annonce des séances d’initiation. L’adoption fédérale n’a pas lancé l’essor — l’essor grondait déjà dans les club-houses — mais elle lui a donné un en-tête, un règlement et un avenir.
Les clubs de village, convertis
Le scénario se répète avec la régularité d’un exercice. Prenez Aucamville, près de Toulouse, où le club de tennis local a récemment organisé son premier tournoi interne de pickleball — vingt-quatre joueurs, tableaux de double messieurs et de double mixte, cette ambiance conviviale que les Français considèrent comme une exigence compétitive. Ilan Nefnaf et Robin Gabaldon ont remporté le double messieurs ; Elisa Duchemin et Robin Gabaldon le mixte, offrant à Gabaldon le rare doublé. Le club a déjà construit deux terrains extérieurs de pickleball et peut en installer jusqu’à quatre en intérieur. Ce n’est pas de l’amateurisme. C’est de l’infrastructure.
Ou Baraqueville, dans l’Aveyron, qui est entrée dans l’histoire locale ce printemps en accueillant son premier tournoi K25 officiellement homologué — seulement la deuxième compétition de ce type dans tout le département. Ouvert aux joueurs licenciés FFT de treize ans et plus, avec les doubles dames et messieurs le matin et le double mixte l’après-midi, c’était le genre de petite manifestation sérieuse et bien organisée qui fait l’ossature du sport français. « En quelques minutes, un débutant peut s’amuser », expliquait le président du club — une phrase qui pourrait servir de service marketing au pickleball tout entier.
Ou Yvetot, en Normandie, où les coordinateurs sportifs municipaux ont récemment confirmé l’arrivée de la discipline, présentée comme une alternative à faible impact et très accessible, destinée à diversifier l’offre des clubs locaux et à attirer de nouveaux publics vers le sport de proximité. Chacune de ces annonces se lit de la même façon : une commune découvre que son gymnase a la place d’un terrain de la taille d’un terrain de badminton, que l’équipement ne coûte presque rien, que la courbe d’apprentissage se mesure en minutes, et que les plus de soixante ans — cette population que les clubs de tennis français perdaient discrètement depuis des années — se présentent en force.
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Ce dernier point est le moteur silencieux de tout le phénomène. Le petit terrain du pickleball signifie des distances courtes, sa balle légère des impacts doux, son format en double une rotation sociale constante. À Saint-Malo, où le club de tennis de la Jeanne d’Arc a adopté le sport très tôt, les joueurs décrivent des matchs d’environ un quart d’heure, des partenaires qui tournent sans cesse, des inconnus devenus habitués en une soirée. C’est, comme le disait un joueur local, intrinsèquement amical. Les Français ont un mot pour ce que le pickleball délivre sans effort : la convivialité. Il s’avère que le jeu américain était compatible avec la France depuis le début. Il lui fallait juste un terrain plus petit pour le prouver.
Le dink, traduit
Voici la partie qui devrait intéresser le joueur de pétanque. Le coup signature du pickleball, c’est le dink — ce petit amorti qui retombe juste derrière le filet dans la zone de non-volée, le coup qu’on joue quand on veut rester dans l’échange sans rien offrir à écraser à l’adversaire. C’est de la patience rendue visible. C’est, dans le vocabulaire de ce site, un coup de pointeur : le placement plutôt que la puissance, l’accumulation plutôt que l’anéantissement.
La France comprend le dink d’instinct. C’est tout de même le pays qui a inventé le point — le placement soigneux de la boule près du cochonnet — et l’a élevé au rang de philosophie. Le jeu américain arrive avec ses services tonitruants et ses smashs, et les joueurs français, étant français, se tournent aussitôt vers le jeu doux au filet, les échanges patients, les rallies qui ressemblent à des négociations. Regardez une séance française de pickleball assez longtemps et vous commencez à le voir : le dink traité non comme un coup défensif mais comme un art. Les Américains ont inventé le coup. Les Français vont le perfectionner, puis expliquer aux Américains ce qu’ils faisaient mal.
Les Américains ont construit un jeu contre l’ennui et l’ont appelé pickleball. Les Français sont en train d’en faire une discipline, et donneront bientôt des leçons.
Il y a une délicieuse ironie dans le sens du voyage. Depuis un siècle, la France exporte ses jeux vers l’Amérique — la pétanque dans les parcs de Manhattan, les boules sur le gravier de Brooklyn — et l’Amérique les reçoit comme des curiosités charmantes et légèrement déroutantes. Aujourd’hui le courant s’inverse : un jeu d’arrière-cour américain, inventé pour amuser des enfants un après-midi d’été, débarque au pays de la FFT et se fait fédérer, licencier, homologuer, organiser en tournois K25 avec tableaux du matin et de l’après-midi. Les Américains ont fait un passe-temps. Les Français en font un sport, avec de la paperasse.
Ce que le gymnase sait
L’histoire profonde, c’est celle du club sportif français lui-même — cette institution si particulière, le club omnisports de chaque commune, avec ses présidents bénévoles, ses séances du mardi soir et sa salle polyvalente qui accueille le handball le lundi et le badminton le mercredi. Ces clubs sont les capillaires de la vie sportive française, et ils cherchaient depuis des années la chose qui attirerait les adolescents et garderait les grands-parents. Le pickleball, arrivé d’outre-Atlantique avec ses matchs d’un quart d’heure et sa gratification immédiate, s’est révélé être la réponse cachée en pleine lumière.
Le parallèle avec la pétanque s’écrit tout seul. La pétanque aussi, c’est des petits terrains, un équipement bon marché, des générations mélangées, des rotations sociales d’un quart d’heure — la mêlée tirée au sort, l’apéro d’après, la place du village comme club-house. Le pickleball est, en un sens réel, le cousin américain de la pétanque, qui a grandi en jouant avec une raquette au lieu d’une boule. Les clubs français qui l’adoptent ne trahissent pas leurs traditions. Ils reconnaissent de la famille.
Alors la prochaine fois que vous passerez devant un gymnase français un mardi soir et que vous entendrez ce pop-pop-pop creux à l’intérieur, sachez ce que vous entendez : le son d’une mène jouée dans une nouvelle tonalité. Les Américains ont lancé la première boule — en plastique, perforée, sur un terrain de badminton en 1965. Les Français pointent maintenant la leur juste à côté, douce et précise, dans la zone de non-volée. Le dink est rentré au pays qui a inventé le point. Donnez-lui cinq ans, et les Américains viendront en France apprendre à jouer à leur propre jeu.



